Quand Viennot rencontre Kassovitz
Edition: profondément modifié, complété et corrigé par endroits. Désolé.
Inutile de le nier, cet article ne parlera pas tellement de ces deux hommes (que j’admire l’un comme l’autre) ni de leurs friction. On va essayer d’aller plus loin…

Les duels entre courants artistiques c'est ça : un monde souvent sale, violent, érotisant et étrange...
Internet c’est magnifique. On peut voir des combats en pâte-à-modeler matchs à mort de stars, ou des duels 3D avec Britney Spears frappant Lady Gaga… On peut voir des combats en Flash entre Sonic et Super Mario. Ah les fantasmes geeks.
Et on peut aussi voir un duel entre Mathieu Kassovitz, héritier et porteur d’un style du cinéma français. Et Eric Viennot, héritier et porteur d’un style de jeu vidéo français. Le tout sur le blog du second.
Deux visions du jeu vidéo, de la narration s’affrontent. Et dire que tout est parti de ce genre d’interview.
C’est un monde merveilleux, Internet, je vous disais.
Mais alors qui qui gagne ? Viennot ou Kassovitz ? Et en quoi ça nous intéresse ? Et c’est qui le plus fort, l’éléphant ou le rhinocéros ?
Finalement ce duel d’égos et de talent est une excellente chose.
Je vais pas détailler les arguments de chacun, mais essayer d’expliquer que cette tempête dans un verre d’eau est une bonne chose.
Qu’est ce qui définit l’art ? L’art consiste en une retranscription subjective.
Retranscription du monde, de la réalité, d’un message, … Qui dit subjectivité dit choix. Et en regroupant des acteurs d’un art par leurs choix, on obtient des courants. Comme le réalisme, le naturalisme et le symbolisme, en littérature. Et le jeu vidéo, grand bien lui fasse, voit s’affronter deux courants. Deux mouvements. j’avoue que la différence entre les deux m’est inconnue.
A ma gauche, les narrativistes.
Leur philosophie, en language geek, se résume à : « lore > all ». Inutile de le cacher, Metal Gear Solid est une oeuvre narrativiste. Hideo Kojima ne cesse de proclamer son amour du cinéma.
Pour eux, l’univers, le scénario est important, le gameplay n’est finalement qu’un prétexte.
Fahrenheit à mon avis est aussi une oeuvre totalement narrativiste. 95% du jeu est un QTE prétexte, et le jeu possède un vrai scénario de série TV. Et ce, même si Eric Viennot pense que David Cage est du même courant que lui, un systémiste.
Leur but premier est de raconter une histoire interactive. Non, ça n’est pas sale. Ce n’est pas qu’ils méprisent le gameplay, mais qu’ils considèrent que le scénario (et l’univers) est prédominant, qu’il définit ou doit s’affirmer face au gameplay, pas l’inverse.
Les point & click classiques, certains RPG sont plutôt narrativistes. Il est donc logique de classer un scénariste et réalisateur, comme Mathieu Kassovitz soit un narrativiste. Il y a des jeux fabuleux narrativistes.
A ma droite, les systémiques.
Pour eux, « Gameplay > all ». L’histoire doit s’adapter au gameplay, pas l’inverse. La majorité de Blizzard est, je le crois, de ce bord. Eric Viennot est à mon avis, avec In Memoriam, un systémique. Pour eux, l’interaction prédomine sur la narration.
Les jeux d’arcade sont l’exemple le plus pur de systématisme. Il y a des jeux systémiques fabuleux. De lemmings à Sim City, on a toute une branche du jeu vidéo qui est totalement, voire majoritairement systémiste.
Ico est un jeu plus probablement systémique. N’en déplaise à Mathieu Kassovitz, mais le scénario n’est pas conté, il n’est que vécu à travers le système de jeu.
Alors qui gagne ?
Mais personne ! Qui est le plus fort, le réalisme ou le symbolisme? L’existentialisme ou l’Oulipo ? La question n’a pas de sens.
Au fond le jeu vidéo s’affirme comme art, et dans tout art il y a des courants, des affirmations gratuites (des manifestes), ou des affirmations en opposition à un manifeste. Mathieu Kassovitz s’est déclaré d’un courant, Eric Viennot a dit que ce courant n’était pas le sien. Donc acte.
Il est dans la logique naturelle du jeu vidéo de poser la question du rapport entre narration et système. Elle est au cœur de ce qu’est le jeu vidéo, une narration systématisée. Donc ces deux courants sont opposés, et ils sont l’incarnation des paradoxes du jeu vidéo.
Qu’est ce qui est de l’art ?
Est ce que ce que fait Mathieu Kassovitz est de l’art ? Est ce que ce que fait Eric Viennot est de l’art ? Au fond peu importe. Ils s’aiment ou pas, peu importe, ils font tous de l’art. Nier l’artistique de l’autre fait parti des munitions que possèdent les oppositions de courant et d’égo.
Mais le jeu vidéo y gagnera quand on reconnaîtra que tout jeu est un essai d’art. Comme tout film est un essai d’art. Pour être reconnu comme art – le jeu vidéo en a besoin – le jeu vidéo a besoin d’avoir ses courants, ses manifestes, ses meneurs de courants, ses contre courants.
Sans compter que certains jeux vidéos se réclament de courants prédatant le jeu vidéo (voir Bioshock).
Molyneux, Ueda, Raynal et les autres.
Les 3 ont été médaillé des arts. Le choix est tout sauf un hasard.
Pour Peter Molyneux, le joueur doit être un dieu. Omniscient, quasiomnipotent. Que ça soit dans Populous ou les jeux qui ont suivi, il s’est toujours interrogé sur la relation entre le joueur et le jeu, le rapport de pouvoir, le lien pouvoir-plaisir.
Fumito Ueada, papa d’Ico, voit plus le jeu dans sa fonction psychanalytique. Qu’Ico explore le rapport mère-enfant, ou Shadow of The Colossus le rapport entre l’enfant-joueur et son environnement démesuré, on y trouve des niveaux de lecture complexes.
Et Raynal, avec ses oeuvres, a un coté très baroque, presque Burtonien. D’Alone In the Dark à LBA en passant par Toy Commander, l’univers fantastique, fantasmé, fantasmatique demeure. Je crois que c’est le rapport à l’imaginaire qui attire cet auteur.
Bref 3 visions du jeu vidéo, 3 courants. Qui transcendent le débat système/narration. Et il y en a sûrement d’autres, il y en a des tas auxquels je pense et qui ne sont pas cités. Ou se situe Ernest Adams ? Sid Meier’s ? Michel Ancel ? Philippe Ulrich ?
Les frontières sont floues
Est ce qu’Eric Viennot est vraiment un systémique ? Il y a vraiment une narration complexe et dense dans In Memoriam. Et David Cage est il vraiment narrativiste ? Je ne souhaite insulter ni catégoriser trop vite personne !
Les frontières entre ces deux visions sont poreuses, mouvantes, et chaque créateur ne se pose pas forcément dans un bord définitivement ou volontairement. Chaque oeuvre peut être classée différemment selon la volonté de ses auteurs, et l’interprétation qu’en fait le critique.
Bref c’est bien des mouvements artistiques, et même s’il y a une idée générale, chacun y trouve à boire et à manger, et ranger les gens dans des cases est tout sauf aisé (et tout sauf durable, les gens évoluent, changent). Seul le temps fera son tamis entre les vrais courants et les tendances, même passionnées.
C’est d’ailleurs la passion du jeu vidéo qui fait la passerelle entre tous ces noms, entre Viennot et Kassovitz.
Game is art
Le jeu vidéo est un art. Il faut que tous ses acteurs le martelent. Le message doit passer. Parce que trop de gens ont intérêt à ce que le jeu vidéo ne soit pas considéré comme tel.
Financiers et éditeurs n’ont pas intérêt à ce que le jeu vidéo soit un art. L’art ça coute cher. Ils veulent payer les artistes. Ils veulent payer les designers et réalisteurs le moins possible. Si ça devient des stars, ça ne sera plus possible. Faudra les payer au pourcentage, comme au cinéma. Et les jeux, déjà diaboliquement couteux, vont couter encore plus cher.
Les autres média critiquent le jeu vidéo, pour son non-artisticisme et sa violence. Tout le monde se souvient du « temps de cerveau disponible ». Si TF1 ou France 2 critiquent le jeu vidéo, avec une méconnaissance ou une mauvaise foi évidente, il faut en comprendre la raison : le jeu vidéo leur vole du temps de cerveau, de la publicité même maintenant.
Il leur ôte le pain béni de la bouche. Et en plus ils ont culot de transformer le spectateur en acteur. Quels déviants.
Voir à ce titre : http://www.rue89.com/jeux-video/2009/03/15/qui-veut-la-peau-du-jeu-video
Certains politiciens critiquent le jeu vidéo et le jeu de rôle, par démagogie, envie d’effrayer les foules et de taper sur un bon client. A part peut être Lionel Jospin, qui a avoué sans honte avoir joué à D&D, la plus part des politiciens comprennent le ludique comme étant un truc sur lequel taper.
Par pitié, que nos acteurs (actuels comme Eric Viennot ou futurs comme Mathieu Kassovitz) ne tombent dans ce panneau, à nier la part d’art d’autrui trop publiquement, trop rapidement. Il y a déjà assez d’abrutis pour faire ça.
Mais tant qu’on reste dans la querelle entre mouvements d’art, allons y gaiement.
Violence et jeu vidéo.
Le débat violence/jeu vidéo demeure et demeurera. Le jeu vidéo n’a pas attendu Mathieu Kassovitz pour avoir ses coups de gueules internes contre la violence, et ses oeuvres mignonnes, sans violence (de Little Big Adventure à Loco Roco). Mais qu’il donne son avis reste une bonne chose.
Mais il y a aussi un débat sur la violence au cinéma. Un débat sur la violence dans la télévision. Un débat sur la violence dans le livre (Houellebecq, est à mon sens, éminemment violent).
Bref, le problème n’est pas le média, mais la société et son rapport à la violence. Tant que la violence fera vendre, les média continueront à en apporter. Tous les média..La société humaine grégaire et son rapport à la violence, là est un débat plus complexe et plus noble, si bien mené.
Finalement…
Le coup de gueule, l’opposition de style demeure, et c’est tant mieux. Pourvu qu’il dure, et que des courants s’affirment.
C’est obligatoire que ces deux personnes aient un style différent. L’un possède un CAPES en art, l’autre n’a pas le bac, leurs œuvres et leurs média sont fondamentalement différents. Ils n’ont pas les mêmes revenus, les mêmes combats. Et Eric Viennot est aussi passionné de cinéma, je pense, que Kassovitz de jeu vidéo. Bref, de vrais oppositions de style, à l’ancienne.
Et si le jeu vidéo en sort par le haut, tant mieux.
Parfois, l’opposition ça passe par des injures ou des coups de gueule, mais c’est pour la bonne cause… il paraît. Mais reconnaissons à chacun ce que l’autre est : un artiste.
PS: Une dernière boule puante : pendant qu’on y est, Mortal Kombat est une œuvre éminemment surréaliste et violente. C’est pourtant de l’art. Comme Kill Bill, éminemment surréaliste et violent, artistique.
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